Islamistes, tuez, les journalistes vous innocentent !
Mme José Garçon. Vous êtes le « spécialiste » de l'Afrique du Nord à Libération. Dans votre article du samedi 17 mars, intitulé « Moines de Tibihirine : un témoin encombrant », vous m'avez appris la vérité sur ce que j'ai vécu en Algérie dans les années 90. « … de 1993 à 1997, années les plus dures de la “sale guerre” contre les islamistes », écriviez-vous. J'ai donc été dupe jusqu'à ce jour et mes propres yeux m'ont trahi. Je croyais que les terroristes étaient les islamistes, voilà que j'apprends que les islamistes , ce sont les hommes décapités, les femmes éventrées, les enfants mis en morceaux et jetés dans de l'eau bouillante. Les intégristes , ce sont les jeunes filles écorchées au rasoir car non-voilées ou enlevées pour des mariages de complaisance avec les émirs. Et ces enfants qui ont servi comme soldats, ce sont donc des assassins ? Que penser dans ce cas de ceux qui parmi eux nous revenaient dans des cercueils ? Ont-ils été tout simplement tués dans un acte désespéré de légitime défense des « islamistes » ? Le choc ! C'est un peu comme si l'on disait à un Français que Jean Moulin avait mené une « sale guerre » contre les nazis.
En réalité, les dirigeants algériens n'ont pas attendu les maquis islamistes pour manifester leur attirance pour le sang. En 1963, 1980 et 2001, la Kabylie a subi des répressions sanglantes dont le bilan est de plusieurs centaines de morts et des milliers de blessés. Rappelons les 800 morts d'Alger en 1988. Dans les années 90, des démocrates, des journalistes, des intellectuels et des artistes ont été tués. Après chaque assassinat, le peuple a crié : « Pouvoir assassin ! » Je pense à Mohamed Boudiaf, Tahar Djaout, Smaïl Yefsah et Matoub Lounès... Mais de là à juger innocents les « barbus », à leur accorder des certificats de virginité pour en faire une alternative démocratique à la dictature militaire, il y a une ligne qui ne se franchit que si l'on est un inconscient ou un irresponsable.
Pendant que nous nous faisions égorger, l'Occident applaudissait, protégeait les dirigeants politiques du FIS. Des Etats-Unis, d'Angleterre ou d'Allemagne, ils revendiquaient chaque attentat sans être ennuyés par la justice. La parole des égorgeurs était devenue la référence, légitimée par les médias français diffusant les lettres des GIA et de l'AIS comme l'on diffuserait les communiqués d'un parti politique ou tout simplement la publicité de quelque firme commerciale. 200 000 morts n'ont suscité aucune réaction salvatrice. Il a fallu attendre le 11 septembre 2001 pour qu'enfin le monde saisisse la dangerosité de l'islamisme. Ce jour-là, les Algériens, qui auraient largement préféré mourir dans de tels attentats, sur une bombe dans un bus pour éviter l'horreur absolue, venaient de comprendre que leur sang ne pèse pas aussi lourd que celui d'un Occidental dans les marchés boursiers mondiaux, que, pour eux, il ne leur reste qu'à compter leurs morts.
L'islamisme est donc une idéologie meurtrière en Occident et une démocratie en Algérie. C'est ce que nous dit en somme Libération par cette énième référence à La Sale guerre de Habib Souadïa . Face à un peuple traumatisé, ne sachant plus quel rapport avoir avec la mort, des journalistes prêts à vendre leur âme au diable pour leur petite renommée. Pour cela, ils refont l'histoire à partir de leurs bureaux parisiens par des amalgames. Mme Garçon, pourquoi ne rapportez-vous pas les accusations de la presse algérienne, à partir de laquelle vous avez pourtant l'habitude de travailler, selon lesquelles Abdelkader Tigha n'est pas un témoin fiable compte tenu des nombreuses condamnations dont il est le sujet, en Algérie, pour désertion et « trafic d'influence » ? Croyez-vous que les agents du DRS soient des amateurs pour faire enlever des moines par un islamiste, les ramener de Médéa à Blida avant de les reconduire à Médéa, tout en les exhibant à des militaires qui n'étaient pas mis au fait de l'enlèvement ? Serait-ce pour ne pas choquer M. Aït Ahmed [1] que vous protégez des sanguinaires ?
Silence et désinformation se sont toujours alliés dans l'horreur.
Ali Chibani, doctorant à la Sorbonne-Paris 4
Le 18 mars 2007
La plume francophone
[1] Voir Rina Sherman, Le Huitième mort de Tibhirine, Paris, Ed. Tatamis, 2007, p. 98, et le portrait d'Abdelkader Tigha, p. 148. Alger, Ed. Lazhari Labter & Le soir d'Algérie, 2007.
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