De la violence en Algérie : les lois du chaos d'Abderrahmane Moussaoui
Actes Sud / MMSH, 2006
De l'interaction à la confrontation : une violence à multiples facettes
La violence qu'a connue l'Algérie pendant la décennie meurtrière des années quatre-vingt-dix n'a pu laisser indifférents ni les médias ni l'opinion publique, en Algérie, en France et ailleurs. Des écrits et des manifestations de protestation se sont succédés, exprimant une indignation plus ou moins légitime, mais en proposant souvent une information trop biaisée pour permettre une compréhension juste des origines et des mécanismes de cette violence destructrice dont l'Algérie peine encore à se défaire. L'ouvrage d'Abderrahmane Moussaoui, « De la violence en Algérie : les lois du chaos », apporte cette analyse approfondie que seule une étude fondée sur une lecture anthropologique menée sur plusieurs années est à même de proposer.
Pourquoi l'Algérie a-t-elle basculé dans cette violence ? Abderrahmane Moussaoui entreprend de répondre à cette question en l'abordant aussi bien dans sa globalité que par rapport à la spécificité de la société algérienne contemporaine. S'appuyant sur une étude longue, ce livre examine les fondements de la violence, plus particulièrement celle qui est sous-tendue par le discours qui l'a rendue possible. L'entrée en matière proposée par l'auteur est à la fois historique et contemporaine ; elle fournit des clefs de compréhension de l'évolution de cette société avant de les resituer dans un contexte actuel. Au cours de cette analyse, les lois du chaos en Algérie prennent forme et deviennent lisibles.
La prise en compte des représentations que les victimes comme les acteurs attribuent aux exactions commises constitue ici le geste ethnographique. L'auteur démontre comment l'histoire d'une région, le contexte international, la conjoncture locale, les erreurs de jugement des uns et des autres peuvent orienter l'évolution d'une situation. Ainsi il fournit des clefs de compréhension à des données disparates, n'obéissant à aucune logique d'ensemble apparente. Cette étude démontre que la violence en Algérie ne dépasse pas toute compréhension, n'est pas gratuite et n'est pas intelligible au travers des seules explications économiques, psychologiques ou encore moins idéologiques. Face à une problématique de groupe d'une telle ampleur, un regard sur la nature du lien social s'impose. C'est à travers une lecture de la violence et de la mort que Moussaoui propose une lecture passionnante d'une période de l'histoire de l'Algérie et d'une société en cours de formation.
À partir des renvois au monde musulman et de la situation spécifique de l'histoire algérienne, particulièrement la guerre de la Libération, l'auteur aborde les enjeux politiques, sociologiques, économiques et historiques pour fournir des clefs de compréhension de la crise de l'Algérie actuelle. Une mise en perspective des usages sociaux, des notions comme l'honneur, le djihad ou l'emblème de la guerre d'indépendance soulignent une vision globale de cette crise. Selon l'auteur, en Algérie, comme dans d'autres pays arabo-islamique, la citoyenneté est acquise par « l'acte guerrier ». Pendant la guerre d'indépendance, le mot « djihad » était basé sur le projet de libération de l'Algérie et n'évoquait en rien la doctrine islamiste. Les soldats étaient des moudjahidine, leurs camarades morts étaient des martyrs qui se battaient entre « frères » contre l'ennemi colonial. Aujourd'hui, il s'agit de cette même logique qui considère les jeunes islamistes comme des héros au sein de leur communauté d'esprit.
La politique de l'Algérie contemporaine est celle d'une violence contre la nation, contre elle-même. Il s'agit d'une politique de la terreur perpétrée contre les civils, par la torture, l'assassinat et le massacre où le corps des morts est devenu l'espace même de la contestation. La violence étant toujours une rhétorique puissante pour constituer un nouvel pouvoir. Ce livre explore l'efficacité symbolique de la violence comme agent destructif d'une société où les transgressions violentes ont brisé la notion de vie quotidienne, laissant un vide immense qui constituera à l'avenir la base même de tout effort de reconstruction sociétale.
Enfin, la réconciliation en Algérie ne pourra guère outrepasser la prise en compte de cette perte immense et personnelle de ses citoyens. Aucune proposition religieuse ou nationale ne pourrait prétendre combler la profondeur de cette douleur.
Par Rina Sherman
Paris, le 18 juin 2007
Recherches Internationales no. 56-57 2/3-1999
Algérie : quelles perspectives ?
Abderrahmane Moussaoui est Maître de conférence au département d'anthropologie de l'Université de Provence et également chercheur à l'Institut d'Ethnologie Méditerranéenne et Comparative (CNRS). Abderrahmane Moussaoui est également l'auteur de : « Le pur et l'impur en Islam », « La fête ou le génie du lieu », « La religion de la femme maghrébine en immigration » et « Espace et sacré au Sahara algérien ».