Grâce à de vagues liens de parenté, j'ai pu observer Rina Sherman depuis sa plus tendre enfance dans sa ville natale, Cape Town, à Cape Aghulas, lieu-dit le plus méridional du continent Africain, puis à Cape Point, l'extrémité sud de la péninsule du Cap, deux points de fusion des océans Indien et Atlantique. J'ai d'abord remarqué le regard de cette enfant, les yeux déjà fixés sur le lointain. Toujours portée par ce qu'elle aime, la musique, comme le cheval au galop au bord de l'océan, Rina montrait très tôt de vifs penchants pour les choses singulières. Ainsi n'hésitait-elle pas à explorer les sous-terrains de la ville, à bicyclette, allant, par les gros tuyaux d'afflux d'eau du quartier paisible où elle habitait avec sa famille, jusqu'au pied de la montagne de la Table; ni à quitter sa classe d'école, la tête d'abord, pour se retrouver accroupie sous les hortensias. De là, elle gagnait le toit de l'école où le directeur la surprennait en train d'exécuter des pas de danse sauvages.
Vers la fin des années soixante, les grands-parents vieillissants abandonnaient leurs domaines situés respectivement dans le désert du Kalahari et dans la région autrefois connue sous le nom de Bechuanaland. 1969 annonce à la fois la fin de l'école primaire et celle de l'enfance au Cap, âge doré partagé entre la maison, l'église, la mer et les vacances passées dans l'hinterland. Comme fut le cas pour beaucoup de sociétés afrikaner pendant cette période d'expansion économique, celle de Thomas W.W.Sherman, transférait également son siège social du Cap à Johannesbourg, désormais capitale financière du pays. Dés le début de 1970, Rina Sherman se trouvait alors au lycée dans cette ancienne ville minière où gestes et regards se faisaient brusques par rapport aux ambiances du Cap. Quelque peu en retrait, Rina poursuivait avec enthousiasme ses études de musique jusqu'au baccalauréat en 1974. Pendant ces années-là, elle écrivait également ses premiers poèmes et suivait des cours d'art plastique. Après deux revirements aux cours de stylisme et de dessin d'architecture, il s'en suivit deux ans de cours particuliers de composition avant que Rina ne s'inscrive au Conservatoire de l'Université du Witwatersrand où elle fit également des études d'anthropologie sous la direction du Professeur Hammond-Took, ainsi que d'histoire d'art et de psychologie. Ce fut vers la fin de ses études au Conservatoire que Rina Sherman se rendit compte que seule la musique ne lui suffirait pas; elle aurait également besoin de s'exprimer par les mots et les images.
Ayant terminé le Conservatoire, Rina commença à travailler dans des studios de télévision à Johannesbourg où elle s'occupa d'abord de la transmission en vidéo, puis elle devint "vision-mixer" - montage en régie vidéo directe en studio. C'est en passant de département en département, que Rina découvrit bientôt la section cinéma au sein des studios de télévision; le sort en fut jeté... Désormais, son poste officiel n'était plus qu'un prétexte pour se procurer des bouts de pellicule réversible, caméra et accés au laboratoire de développement. Et c'était dans la rencontre avec le cinéma, que la vie de Rina Sherman subissait un bouleversement important. En l'espace de quelques années, elle réalisa ses premiers courts-métrages en recueillant auprés des caméramen des chutes de pellicule d'essais caméra et en apportant des gâteaux en chocolat de sa mère aux studios pour s'en assurer le développement. Malgré sa réticence quant au penchant artistique de sa fille cadette, même le père de Rina se trouvait entraîné dans ses aventures cinématographiques; on l'aurait vu, à pminuit, accompagner sa femme, Elizabeth, sur les lieux de tournage, le coffre de sa voiture pleine de nourriture soigneusement préparée par elle pour nourir les artistes. En dépit des avertissements pour inattention de ses employeurs, Rina Sherman ne démordait plus de son envie de faire du cinéma. De surcroît, elle étendait ses activités à celles de professeur de musique en donnant aussi bien des cours particuliers de piano que des cours de musique à la FUBA (Federated Union of Black Arts). A la même époque, Rina fut l'un des membres fondateurs de Possession Arts, un groupe d'art-performances avec qui elle réalisait films, spectacles, soirées de poésie, etc. Mais d'une certaine manière, sa première rencontre avec la réalité sociale de son pays, eut lieu à la FUBA où elle donnait des cours du soir de solfège aux adultes. Elle accompagnait quelquefois ses élèves à l'arrêt du bus devant les amener à Soweto. Et c'était là, dans sa voiture stationnée sous un réverbère éclairant quelque quartier désert, en attendant les bus, souvent en retard, que les élèves de Rina lui donnait un premier aperçu de ce qu'était la vie de tous les jours. Le choc fut d'autant plus brutal que Rina était en même temps employée aux studios du SABC (South African Broadcasting Corporation), professeur de piano d'enfants des beaux quartiers et artistes de "performances" dans un groupe d'avant-gardistes.
Rapidement, la gravité de la situation dans son pays, réduisit pour ainsi dire à rien, chez Rina Sherman, l'envie de poursuivre des activités artistiques coupées de la réalité sociale. Elle était désormais consciente de l'impasse dans laquelle la politique de répression, alors en vigueur en Afrique du Sud, avait entraîné le pays. Aussi, ayant vu, dans des cours d'anthropologie, des films sur l'Afrique et des films de Frédéric Wiseman lors d'une visite de celui-ci en Afrique du Sud, le désir d'une autre expression ne tardait pas à poindre. Puis, un jour, Rina découvrit par hasard dans la bibliothèque universitaire un livre sur le Cinéma Direct. Elle l'ouvrit et tombai sur une phrase de Jean Rouch (cinéaste qui lui est alors inconnu) ayant pour teneur qu'il est plus intéressant de filmer la réalité telle qu'elle est suscitée par la présence d'une caméra que de tenter de la filmer telle quelle. C'était à nouveau un bouleversement, car désormais tout était question de regard, formé par le passé, dans le présent, sans souci du devenir possible. Ce fut là peut-être l'un des premiers points de départ, car le livre encore en main, Rina Sherman s'est alors dit qu'elle voulait travailler avec de pareilles gens.
Comme propulsée vers l'avant, Rina proposai aux autres membres du groupe Possession Arts d'aller à la rencontre d'artistes africains. Ils refusaient, se réclamant de leurs traditions avants-gardistes et l'accusant de vouloir apaiser sa mauvaise conscience. Rina quittait Possesion Arts. Elle auditionnait avec succés pour un rôle au Théâtre Dhlomo, seul théâtre africain à Johannesbourg à l'époque. Tous les jours, elle allait à Newton rejoindre ses nouveaux collègues au théâtre pour répéter la pièce "A walk in the night". Rina travaillait toujours à la télévision, donnait toujours des cours particuliers de piano et des cours de musique à la FUBA. Sa famille contestait cette nouvelle orientation, ses amis s'éloignaient d'elle en s'interrogeant sur le bien-fondé esthétique de la pièce, tandis que n'était pas toujours tendre l'accueil reservé à la première comédienne blanche au Théâtre Dhlomo.
Quelquefois, entre les répétitions, Rina Sherman allait se promener dans les terrains vagues aux environs du théâtre. Ces terrains qui, auparavant, l'énervaient tant par leur imperfection, prenaient alors l'aspect d'un refuge, le temps d'un tour à pied entre tessons et cannettes à bière... le temps de reprendre ses esprits.
Peu de temps avant l'ouverture de la pièce, "A walk in the night", Rina Sherman tournait "Chicken Movie Clock! " - ce qui devait être son dernier film réalisé en Afrique du Sud. Trois semaines de suite, la pièce se joua au théâtre Dhlomo. Et trois semaines durant, la presse locale déferlait sur Rina Sherman: faisait la Une des pages de culture, photos couleurs d'elle en tant que "Madame" en pleine danse africaine sur scène suivie d'articles attaquant la seule cible possible, la comédienne blanche, car il n'était pas politiquement correct de critiquer les efforts des Africains. La nuit, Rina Sherman montait son film et la journée, elle travaillait aux studios de télévision. Sa famille l'incitait à rompre avec le monde du théâtre, tourner la page et commencer une nouvelle vie. Isolée dans ce déchirement entre sa famille, ses amis, le théâtre et, sous la surveillance constante de la police secrête, Rina poursuivait sa vie à plusieurs vitesses jusqu'à la fin des représentations de la pièce.
Quelques jours plus tard, Rina Sherman se trouvait dans un avion, destination Luxembourg, à priori pour trois semaines. Au momment où l'appareil décollait et qu'elle observait par le hublot l'agglomération urbaine de Johannesbourg et des environs, Rina Sherman s'était dit pendant que l'engin s'orientait vers le Nord pour s'envoler dans la nuit: "J'ai toujours voulu quitter ma vie, c'est maintenant, et je ne reviendrait plus! ". Elle s'est retrouvée à Paris en train de suivre un stage en Cinéma Direct aux ateliers Varan. Trois mois plus tard, Rina a rencontré Jean Rouch et s'est inscrite pour un D.E.A. Entre-temps, elle a demandé l'asile politique. Puis elle a continué ses études avec Rouch et soutenu une thèse de doctorat avec mention très bien en 1988, année où elle fut naturalisée française.
Depuis, Rina Sherman est retournée trois fois en Afrique du Sud. Lors de son voyage de retour d'exil, elle a réalisé le film "Khaya retrouvée, pays d'ombres". Actuellement, elle vit à Paris où elle écrit et travaille comme réalisateur-producteur indépendant. Ses projets d'avenirs sont nombreux: publier son roman autobiographique "Partance"; renouveller l'expérience de Noisy-le-Sec en tournant un second film sur l'homme dans la ville, Stains ou Chatenay-Malabray étant préssentis comme lieux possibles; y tourner un film sur la notion de "Chez soi" en Afrique du Sud - projet en cours d'élaboration avec le concours de Jean Rouch, ainsi que d'autres partenaires; réaliser un long métrage, "Sweetmoon" inspiré des premières années à Paris passées dans un appartement communal dans le Sentier de Paris; réaliser "La sortie de Miss Bounty", une pièce d'époque inventée sur le thème de la descente sociale; enfin réaliser le projet de sa vie: porter à l'écran "Sept jours chez les Silberstein", célèbre roman sud-africain d'Etienne Leroux, dont elle détient les droits d'adaptation.
Tom Kaufman Jr, New-York, Juillet 1994